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Tellement facile d’y aller, si dur d’en partir: mon expérience communautaire

Tendre vers l’autarcie, faire son potager, avoir sa cabane dans la forêt, être auto-suffisant-e, se passer des supermarchés, ne plus dépendre d’un patron, être libre de se développer intellectuellement, avoir du temps, ne plus vivre en ville … Nous avons tou-te-s rêvé à un moment ou à un autre d’atteindre l’un de ses objectifs, ou tous à la fois, mais nous sommes très peu à réellement avoir tenté de les atteindre. Plus tôt, je voulais nommer cet article « vous en aviez rêvé, je l’ai fait » ; maintenant, je trouve ce premier titre tellement prétentieux et fermé. Une alternative plus positive serait plutôt « nous en rêvons tous les jours, et nous pouvons le faire ».

Depuis quelques années, je m’étais plus ou moins rendu compte que l’urbain-e de base, celui que j’ai été aussi, était condamné-e par la structure même du modèle dominant à y rester et à camper sur ses positions. Jouer sur les peurs instinctives, assimiler le confort matériel au bien-être personnel, créer des divisions entre des personnes qui aspirent finalement et profondément aux mêmes idéaux: telles sont leurs armes pour nous maintenir dans cette paralysie de l’esprit. Mais à un moment, la pression est telle qu’elle a besoin de sortir, comme une bonbonne prête à exploser. Et pour cela, il faut prendre des risques. Ne plus avoir peur, faire confiance au mouvement, se dire qu’au pire, je suis vivant. C’est cette volonté qui m’a fait aller de l’avant.

L’été dernier, après avoir exploré une piste infructueuse de vivre autrement, j’ai recherché des communautés en France. Et très rapidement, petite mort. J’ai trouvé mon bonheur dans un simple descriptif, qui exposait l’historique et la prise de position initiale de cette communauté située dans le Sud de la France, que j’appellerai Dužina dans cet article. Ça collait tellement avec la direction que je voulais faire prendre à ma façon de vivre que j’en ai pleuré de joie, vraiment. Ça va paraitre con, mais quand tu as eu des menottes toute ta vie et qu’on te montre pour la première fois les clefs qui te permettent de les défaire, cette sensation concrète nommée espoir revient subitement et a un effet apaisant immédiat. Une sensation qui m’était abstraite depuis un certain temps et dont j’avais bien besoin à ce moment-là.
Un bref détour par là-bas durant un weekend pour me rassurer sur toutes les questions idiotes que je pouvais me poser et les improbables mais possibles zones d’ombre qui pouvaient entourer Dužina, et j’étais convaincu: je reviendrais, mais plus longtemps, et plus intensément.

Un mois plus tard, le temps de boucler les quelques engagements qui me retenaient encore à Paris, j’envoyais une lettre à Dužina exposant mes motivations et les dates durant lesquelles je comptais venir, aussi pour savoir si je ne serais pas de trop à ce moment-là. M’attendant presque à ne pas recevoir de réponse, me disant naïvement qu’ils-elles n’avaient que faire d’un urbain qui ne sait presque rien faire de ses mains dans un contexte agricole et n’ayant jamais vécu l’auto-gestion et le projet communautaire, je fus surpris de recevoir un accueillant retour m’annonçant que la lettre leur avait plu et que j’étais le bienvenu durant la période que je proposais. Sentiment d’extase, encore une fois. Quelques autres affaires à boucler, quelques préparatifs pour le voyage, et un autre mois plus tard, je partais, vers l’inconnu, un bouillonnement au ventre et le sourire aux lèvres.

A mon arrivée, l’impression d’être un cheveu tombé dans la soupe. Bah oui, pas de stand d’accueil, pas d’hawaïennes aux ukulélés ; simplement des personnes occupées à la tâche. C’est certes un peu déroutant quand on a l’habitude d’une organisation compartimentée, où chacun-e est attitré-e à une tâche spécifique, avec un chef à la tête de chaque groupe. Mais dans un collectif comme celui-là, ça prend tout son sens. J’y reviendrai.
Quelqu’un a finalement un peu de temps pour me montrer où je peux poser mes affaires et où je dormirais, là où toutes les âmes de passage s’installent, pour quelques jours, quelques semaines ou plusieurs mois. Cet endroit porte un nom particulier mais après y avoir passé un mois entier, entourés de personnalités aux origines très variées, aux utopies différentes mais au socle commun, aux sensibilités de tous les horizons, chacun délivrant ses idées et s’inspirant de celles des autres, j’aime maintenant à l’appeler la Ruche. Comme un foisonnement de petites abeilles ouvrières, toutes unies dans un amour réciproque, liées entre elles pour la vie, vers une même construction d’utopie, dans le même élan. On y buvait, on y riait, on y enfumait les rideaux, on y communiait, on y rêvait; on y vivait.

Ce jeune homme qui était devenu un grand sage, trop rapidement aux yeux de la société qui s’est acharné sur lui mais qui n’a fait que de le rendre plus fort.
Celui-ci qui a été et reste un geek pur jus, libriste dans l’âme, qui est venu pratiquer l’esprit de communauté In Real Life, et d’une intelligence arrogante mais nécessaire.
Celle-là, amoureuse de plantes et de spiritualité, avec qui les idées peuvent flotter quelques instants pour prendre chacun le temps de bien saisir leurs sens.
Puis celle-ci, charmante et timide, qui s’est découvert l’âme d’une militante, révoltée par les épreuves que nous avions traversé ensemble.
Puis tou-te-s les autres, tou-te-s plus rêveurs-ses les uns que les autres, tous poussé-e-s vers un nouvel espoir, un nouveau futur, une ouverture au Monde et aux Hommes et Femmes de ce grand et magnifique forum.
Et enfin, Elle …

Être en présence de ce groupe dans le collectif m’a beaucoup aidé à surmonter mes craintes et à faire un premier pas vers le reste de la communauté. Je me considérais comme très peu sociable avant cette expérience; celle-ci m’a réveillé et m’a fait comprendre que si je ne m’ouvrais pas aux autres avant, c’était principalement de mon fait et pas d’un quelconque trait inné. Motivé par la Peur, j’ai appris à être motivé par l’Amour.
C’est avec ce bagage en main que j’ai pu aller vers tous les autres membres de la communauté, ceux-celles qui étaient là depuis le tout début, ceux-celles qui les avaient rejoint, ceux-celles qui se sont intégré-e-s relativement récemment. Chacun-e y a son histoire à raconter; parfois, cela se fait très simplement, d’autres fois, il m’aura fallu tout mon séjour pour approcher personnellement ces forces de caractère. On y apprend beaucoup humainement, plus sur soi que sur les autres d’ailleurs.

Si je m’étends si longuement sur l’aspect relationnel de la communauté, c’est que c’est le ciment qui lie tout ce beau monde ensemble. Préparer les terres, semer les graines, récolter les fruits de la nature, s’occuper des animaux, confectionner les repas, échanger des idées; c’est important, mais presque secondaire d’un certain point de vue. Sans de saines connexions entre les membres de ce groupe, tout ça serait vide de sens.
Et beaucoup de règles informelles, que la majorité respecte, facilitent ces échanges. Écouter l’autre, mettre de temps en temps de côté son égo, laisser l’autre développer ses arguments plutôt que de le couper, laisser des silences planer plutôt que de les remplir avec du blabla dans le seul but de les remplir. Des briques qui sont utiles à la vie en communauté, mais aussi dans les milieux urbains, où on a tendance à trop vouloir imposer son point de vue sans considérer améliorer le sien grâce à celui des autres.

On y apprend aussi concrètement ce qu’est l’autogestion.
Attends, attends, l’auto-gestion, c’est les anarchistes tout ça ? Ni Dieu, ni Maître, genre c’est le bordel tout le monde tue/viole/mutile/vole tout le monde et..
Chut. Pour ceux-celles qui croiraient que c’est un concept caractéristique d’un anarchisme préconçu qui imprègne l’imaginaire d’une grande majorité, je leur conseille d’aller voir la définition sur Wikipédia. La définition classique:

Dans sa définition classique, l’autogestion (du grec autos, « soi-même », et « gestion ») est le fait, pour un groupe d’individus ou une structure considérée, de prendre les décisions concernant ce groupe ou cette structure par l’ensemble des personnes membres du groupe ou de la structure considérée.

Vous remarquerez d’ailleurs que cette définition correspond bien aux groupes de dirigeant-e-s (politiques, économiques et sociaux) qui prennent des décisions pour eux-elles-mêmes finalement. Bon, par contre, ce qu’ils-elles n’ont pas remarqué, c’est que ça déborde sur les 99 autres pourcents de la population, mais bon, ça, c’est un détail.
En pratique, l’autogestion, c’est le fait pour une personne ou un groupe de personnes d’organiser directement un projet, sans mettre quelqu’un-e au-dessus de l’autre. A Dužina, tous les projets, réguliers (comme les semences, les récoltes et l’élevage) ou exceptionnels (comme les habitations individuelles à construire et les conférences tenues dans la région), démarrent de l’initiative d’une personne ou d’un groupe de personnes, autour desquels se rattachent les intéressés, et s’élaborent avec la participation de tous, chacun apportant sa pierre et ses idées au projet, sans que l’un-e ou l’autre ait sa parole plus valorisée qu’un-e autre.

Je ne le cache pas: je n’ai jamais aimé l’autorité et je ne l’aimerais jamais. Et je n’arrive pas à comprendre que d’autres puissent aimer l’autorité. En fait, ce n’est même pas une question de gout de l’autorité ou pas; dans ce cas-là je comprendrais que certains puissent aimer l’autorité. Non, c’est simplement que de mon point de vue, laisser l’autorité dicter mes pensées et mes actes est une sorte d’infantilisation. Que ce soit une autorité politique, morale, culturelle, ce serait laisser croire que je ne suis pas un adulte qui a sa manière de penser, qui a les capacités de mener une réflexion raisonnée et d’agir en conséquence. Ce serait mettre des hommes-femmes au-dessus des autres car c’est comme ça, sur des règles arbitraires.
Je suis tout à fait d’accord pour dire que certaines personnes méritent qu’on les écoute, car ils ont une expérience de la vie, un savoir pratique ou simplement une opinion politique réfléchie. Mais qu’elles se permettent sur cette base de se croire supérieur et d’imposer sans discussion leur point de vue, là je dis non. Je suis un être libre et qui veut être libre et j’emmerde l’autorité.

C’est pourquoi j’aime comment on travaille à Dužina, plutôt que dans les jobs que j’ai pu faire avant, le salariat classique dirais-je. Dans cette communauté, rien n’est imposé. Toutes les activités demandent des têtes et des bras mais les équipes sont constituées sur base du volontariat. Les besoins sont annoncés durant la réunion hebdomadaire du dimanche soir et chacun peut s’inscrire tout au long de la semaine, voire s’y inviter au dernier moment. Et même si dans la semaine y a un jour où on n’est pas dans son assiette physiquement ou psychiquement, on peut rester au calme le temps de se reposer/de réfléchir; personne ne le reprochera.
Pour ma part, j’ai mis du temps à le comprendre et à mon arrivée, j’ai fait comme beaucoup d’autres arrivant-e-s: participer à un maximum d’activités, même à celles qui ne me plaisaient pas tant que ça, simplement pour me faire bien voir, quitte à être crevé. Mais finalement, ce que j’ai compris et que l’esprit inconscient de cette communauté demande, ce n’est pas de donner tout ce qu’on a, simplement pour se rendre utile. Mais d’être maitre de ce qu’on fait, responsable de chaque choix que l’on fait – je choisis de le faire car je me sens responsable de son aboutissement… – , d’avoir l’esprit disponible pour s’élever dans ce qu’on choisit de faire, pour ensuite préparer des projets sur le long terme pour concrétiser les utopies qui mijotent dans nos esprits – … tout en continuant d’apprendre pour construire le futur que j’espère.
Liberté, Choix, Responsabilité, Concrétisation.

Beaucoup considèrent que vouloir manger bio et/ou local n’est qu’une lubie, un phénomène de mode, qui permet à ceux-celles qui le font de se déculpabiliser de leur impact sur le monde vivant. Il y en a surement dans ces consommateurs qui font ça pour de telles raisons. Personnellement, je le vois autrement, après avoir consommé moi-même ou par le biais de proches de la nourriture de supermarché (donc élevage en batterie, monoculture et pesticides, ajout d’ingrédients rassasiants et absents de la recette originale du produit en question), puis être passé au « le plus de bio-local possible ».
D’abord, je ne veux pas mourir d’un cancer. Personne ne le voudrait d’ailleurs. Pourtant, le mode de vie qu’on suit est le même que celui de la majorité des Français-es – et en général des pays occidentalisés – après la Seconde Guerre Mondiale et l’arrivée de l’industrie de masse de mon point de vue, c’est-à-dire vie en ville, dépréciation du travail manuel et physique et appréciation du travail « noble » et sédentaire (en gros, à défaut de travailler à son compte, on s’est mis à bosser pour un patron *facepalm*) et consommation de nourriture qui arrive de plus en plus loin, mais qui est paradoxalement de moins en moins chère. Bizarrement, c’est à partir de cette génération, qui a vieilli maintenant, qu’on a vu le plus de cas de cancers, de maladies dues à l’excès de graisses et de tous ces cas maux-dernes. Alors, qu’on ne me dise pas que les deux ne sont pas liés. Surtout dans ce monde où les industries alimentaires arrivent à inclure de plus en plus de produits plus rentables pour eux mais qui n’ont pas été testées pour la consommation humaine sur le long terme, voire au pire qui n’a jamais été contrôlée du tout. Le comble dans tout ça, c’est qu’on doive en venir à ajouter le terme « bio » aux aliments conçus dans le respect de la nature et conformes aux pratiques d’avant qui sont là depuis des millénaires, alors qu’on appelle normalement, sans aucun ajout de mention, des produits industrialisés, presque surnaturels, comme des pommes gavées de pesticides mais à la forme trop parfaite. Le monde à l’envers.
De plus, consommer des produits conçus pour être le plus rentable possible au profit de ses producteurs-trices, que ce soit en faisant en sorte que la terre produise un maximum en la tuant à petit feu ou en profitant de la misère d’ouvriers de l’autre bout du monde en leur donnant de quoi à peine survivre, revient à encourager ce type de commerce. On ne peut pas critiquer les mauvais aspects du capitalisme tout en en profitant continuellement, ou alors c’est ne pas être cohérent avec soi-même. Tout comme on ne doit pas se sentir coupable de devoir passer par cette phase, pour pouvoir réfléchir et commencer à agir pour s’en sortir. Et ces industries (et beaucoup d’autres influenceurs) comptent beaucoup sur cette culpabilisation pour pousser les consommateurs à se résigner et à se dire que finalement, il n’y a que ce système de possible et qu’on ne peut pas faire autrement.
Enfin, et surtout, quand les produits de base sont cultivés chez soi, toute la culture doit être faite. Du semis à la récolte, jusqu’au transport et à la préparation. Et ça, ça en fait de l’exercice physique (ce qui rejoint le premier point). Plutôt que de se payer un abonnement à une salle de sport et de bouffer ses bananes nucléaires venues en avion, je préfère autant à ça que de voir la Nature faire son œuvre pour ensuite consommer ses fruits et profiter d’un délicieux repas, avec ce sentiment de satisfaction bien connu de ceux-celles qui font les choses eux-elles-mêmes.

En se basant sur la maxime « se changer soi, c’est changer le monde », c’est en développant ce type de communautés que je pense qu’il y a une voie possible vers de meilleures conditions de vie. C’est la façon que je trouve maintenant la plus concrète de se battre politiquement. Au lieu d’attendre des changements venus d’en haut par des partis qui n’ont aucun intérêt à ce qu’on se libère, faisons-les émerger par le bas, horizontalement, et espérons qu’ils se répandent partout dans le monde, de pair à pair. Certains compareront cette vue de l’esprit avec la vision des pionniers libertaires d’Internet. Finalement, Internet n’est que la continuité d’un mouvement très ancien et profondément enraciné chez beaucoup car humain: l’auto-gestion, l’entraide, le partage des connaissances et l’échange des cultures, l’empathie et l’ouverture aux autres, le refus de l’autorité, la non-violence comme arme.
Et qui sait alors ce que nous réservera le futur ? Si un réseau de communautés se développait aussi largement que ne se l’est développé celui d’Internet ? Qui sait …

Peut-être que ça changera quelque chose.
Tant que chacun fait sa part.

Et que cela dure.

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